Les animaux capables d’émotions ou de sentiments ?

Même si toute ma vie j’ai su que les animaux non-humains ressentaient la douleur, j’avais toujours eu un léger doute quant à leur capacité à ressentir des émotions, comme nous humains et humaines le pouvons. Comment savoir ? Comment être certaine de cela malgré cette barrière du langage qui nous sépare ? De toute manière, là n’était pas la question pour moi. Que les animaux n-h puissent ou non ressentir des émotions ou même des sentiments n’entrant absolument pas en ligne de compte quant à ma manière de les traiter, j’ai tout de même fait le choix de leur porter le même respect et la même bienveillance que je porte à ma propre espèce. J’ai donc continué mon chemin vers le véganisme, l’antispécisme, le militantisme puis l’activisme sans me préoccuper particulièrement de cette question : jusqu’à ce qu’un beau jour, la preuve me tombe sur le coin de la gueule sans que je ne m’y attende.

Les sanctuaires, une priorité pour la cause animale

C’est arrivé il y a un peu moins d’un an, dans un sanctuaire du nord de la France où je me rends occasionnellement en tant que bénévole. Dans cet endroit merveilleux que je garderai secret dans cet article (pour des raisons de confidentialité) vivent une petite centaine de rescapé.e.s de l’exploitation animale, ainsi qu’une poignée de personnes extraordinaires consacrant leur vie entière à s’en occuper. Des lieux comme celui-ci sont essentiels à la lutte antispéciste pour la libération animale. Sauver des animaux n-h est une chose, encore faut-il être présent.e et retrousser ses manches pour prendre soins des êtres libérés : troquer tracts et pancartes pour des bottes, des gants et un bleu de travail. En tant qu’activistes, aider dans les refuges devrait être une de nos plus grande priorité pour offrir à nos protégé.e.s cette vie paisible, sereine et épanouissante tant méritée.

Malgré cet aspect paradisiaque, la vie au sanctuaire n’est ni simple ni rose, à l’instar des histoires de vie des pensionnaires. A l’horreur de l’exploitation animale “traditionnelle” que tout le monde considère comme “normale”, s’ajoute souvent d’abominables histoires de maltraitances sévères, de mutilations ou d’agressions.

Rose

Ce fut le cas pour Rose, une brebis sauvée de la mort in extremis par le sanctuaire. Elle a vu le jour comme esclave dans un élevage et a été maltraitée par ses oppresseurs. Officiellement ? Ils lui ont roulé dessus en tracteur. Rose a survécu, mais depuis ce jour elle est totalement paralysée des deux pattes arrières : impossible de se déplacer, impossible de se tenir debout et surtout, impossible pour elle d’avancer sans assistance dans le couloir de la mort pour être abattue (vu qu’elle n’est désormais rien de plus qu’un déchet à cause de son handicap). Considérée comme un véritable fardeau demandant davantage de soins, d’attention et de temps que son cadavre ne rapporterait d’argent, les fermiers qui l’exploitaient n’eurent pas de meilleure idée que de la laisser en pâture vivante à des chiens de chasse. Heureusement, le sanctuaire parvint à convaincre les fermiers de les laisser adopter Rose.

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Des liens indestructibles

Une nouvelle vie s’offrait à elle malgré la gravité de ses blessures : une vie paisible et sereine, une vie remplie d’amour et de l’affection des autres animaux, humains comme non-humains. Petit à petit, des relations proches se créèrent entre Rose et plusieurs autres rescapé.e.s, plus particulièrement avec John, un tout jeune veau lui aussi recueilli dans des conditions atroces.

Rose ne pouvant pas bouger, John venait à elle, se couchait à ses côtés et passait une bonne partie de son temps à prendre soin d’elle. Nous l’avons déjà vu attraper des boules de foin frais dans sa bouche et la déposer devant Rose, faisant plusieurs allers et retours puis se coucher à nouveau à côté d’elle. Ces attentions étaient très belles à voir, tout comme leur amitié était touchante.

Les difficultés des sanctuaires

Malheureusement et en dépit de tous les efforts pour soigner Rose, améliorer sa condition de vie et soulager ses douleurs, son état général empirait. De nouvelles plaies apparaissaient en raison de sa mobilité très réduite et sa patte avant gauche commençait à nécroser. Nous avons tous et toutes essayé de soulager ses souffrances du mieux que nous pouvions. Nous l’avons portée, soignée, nous avons pansé ses plaies et malgré tout, elle souffrait toujours.

Tout s’est arrêté du jour au lendemain. La veille au soir, Rose refusa son repas et n’accepta pas non plus de boire, ce qui est très mauvais signe pour une brebis. Mon père (berger dans sa jeunesse) m’a toujours raconté que les moutons choisissent de mourir quand leur vie devient trop dure à supporter en raison d’une maladie ou d’un stress. Un jour, elles refusent eau et nourriture, se couchent sur le dos la nuit suivante et laisse la fermentation faire le reste. Le lendemain, elles sont gonflées et meurent dans la journée. C’est exactement ce qui arriva pour Rose. Le lendemain matin, nous l’avons retrouvée gonflée et avons tenté de la masser, en vain. En début d’après-midi, c’est arrivé. Nous sommes passés dans sa cabane une énième fois et elle nous y attendait pour mourir. Dans les bras de l’homme qui s’était donné entièrement pour la sauver, son regard s’est éteint à tout jamais.

La mort d’un animal libéré pour qui nous nous sommes tant donné est toujours un bouleversement pour les sanctuaires et leurs bénévoles, mais elle fait cependant parti des événements que nous devons savoir gérer. L’absence de Rose s’est fait sentir chez la totalité des bénévoles du sanctuaire ainsi que les animaux n-h. John en fut davantage affecté et c’est précisément sa réaction inattendue qui a changé à tout jamais ma vision des choses.

L’enterrement de Rose

A la nuit tombée, nous avons creusé la tombe de Rose et lui avons rendu hommage. Je ne vais pas m’attarder sur les détails techniques de sa mise en terre, mais au moment de sortir son corps de l’abri et de la déposer dans sa tombe, John qui se tenait jusqu’alors loin de nous (ne comprenant probablement pas le pourquoi de ce gros trou que nous creusions) nous a soudainement rejoint. D’ordinaire, John est joyeux, hyperactif voire turbulent mais ce soir-là, je ne l’avais jamais vu si éteint, si en retrait. Il s’est approché de nous, toutes et tous en cercle autour de Rose et est resté immobile quelques minutes, la tête baissée quasiment collée au sol, les yeux fixés sur le corps de Rose. Puis nous avons recouvert Rose sans que John ne bouge d’un poil.

Après la tombe rebouchée, nous sommes restés silencieux un bon moment et c’est là que John eut un comportement dont je me souviendrai toute ma vie. Toujours l’oeil triste et la tête baissée, il commença à se déplacer lentement vers sa droite pour rejoindre la bénévole la plus proche de lui. Meuglant de temps à autres, il frotta doucement sa tête contre elle, lui demandant caresses et câlins. Ce simple geste était déjà touchant en lui-même, mais John ne s’arrêta pas là et environ deux minutes plus tard, il continua sa ronde vers la seconde bénévole pour demander à nouveau caresses et câlins. Il procéda ainsi pour chaque personne se tenant autour de la tombe, en restant plusieurs minutes avec chacune d’elles, toujours en meuglant, frottant sa tête et se collant à nous. Il arriva jusqu’à moi et fit la même chose. Les jours suivants, John ne s’éloigna que très peu de l’endroit où Rose fut enterrée, y dormit même les deux premières nuit et mangea moins que d’habitude.

La mort de Rose fut un véritable choc pour moi. Elle est la première dont je me suis occupée avec autant d’espoir et d’attention à être décédée. Je pense que comme pour les pros dans le domaine de la santé, le premier décès est toujours compliqué à vivre. Ce fut le cas pour moi, mais j’ai voulu rester forte pour toutes celles et ceux qui souffraient davantage que moi et qui avait besoin de mon soutien. Aujourd’hui, je me console en sachant que Rose ne souffre plus, qu’elle est soulagée et n’est plus soumise ni à l’exploitation de l’Homme ni à son handicap causé par ce dernier. Malgré ma peine pour Rose, c’est bien la réaction de John face à son décès qui m’a réellement bouleversée cette nuit là et m’a fait fondre en larme. Dorénavant, je ne sais pas comment je réagirai lorsqu’une énième personne me soutiendra que les animaux n-h sont incapables de sensibilité et d’émotions. Comment ces personnes, qui n’ont pour la plupart jamais passé la moindre journée en compagnie d’un animal n-h, pourraient comprendre cela alors que beaucoup vont même jusqu’à douter de leur capacité à ressentir la douleur (alors que celle-ci est largement documentée scientifiquement) (1)(2) ?

Les rencontrer réellement

De cette soirée si triste mais pleine de signification, j’ai retenu une chose : pour comprendre les animaux n-h, pour saisir la subtilité et la richesse de leur langage, il est nécessaire de les rencontrer. Par là, j’entends bien évidemment une réelle rencontre d’individu à individu et non d’individu à produit consommable. Il est facile pour les pros de la filière cadavre de se détacher et de mettre une barrière pour se séparer de l’animal n-h quand on le considère comme un produit, ou que l’on ose même appeler son cadavre du “minerais” (3). Je pense même que cela est une condition sinequanone pour ne pas se détruire psychologiquement en réalisant ce métier. Ça prétend aimer leurs animaux (et je peux concevoir que ce soit dit en toute bonne foi) mais si cela était vraiment un amour réel, les animaux n-h ne seraient pas envoyés à l’abattoir. L’amour, c’est vouloir le bien de l’autre, pas sa mort.

Je ne peux que conseiller à toute personne portant un minimum d’intérêt aux animaux de se rendre dans un lieu qui pourra offrir une réelle rencontre entre vous et l’animal. Pas dans un zoo qui de par ses grilles, ses murs, ses vitres et ses cages vous empêchent de le comprendre et d’échanger réellement avec lui. Pas dans un cirque ou un delphinarium qui n’ont aucune notion de pédagogie. Pas dans une ferme pédagogique qui ne fait que refléter une vision fantasmée de l’élevage, un élevage à la française qui n’existe presque plus aujourd’hui et qui ne présente l’animal que comme un objet. Encore moins dans un élevage qui pousse les précédentes caractéristiques à leur paroxysme.

Allez à leur rencontre dans un endroit où vous serez à même de passer des heures entières avec un seul individu, car c’est le seul moyen de saisir l’entièreté de son caractère et de sa personnalité. Ce n’est qu’en ayant un véritable contact avec les animaux n-h qui sont habituellement destinés à être consommé que vous vous rendrez compte que les cochons, les vaches, les moutons et j’en passe, ont tout autant de personnalité que vos chiens ou vos chats. Tout comme l’être humain, ils ont des personnalités radicalement différentes selon les individus et sont capables d’émotions. Des exemples comme celui de John et Rose, je pourrais maintenant vous en citer des dizaines maintenant que j’ai appris à voir les animaux non-humains différemment. Rencontrez-les vraiment, vous aussi ! ❤️


Bibliographie

(1). P. Le Neindre, R. Guatteo, D. Guémené, J.-L. Guichet, K. Latouche, C. Leterrier, O. Levionnois, P. Mormède, A. Prunier, A. Serrie, J. Servière. (2009). Douleurs animales : les identifier, les comprendre, les limiter chez les animaux d’élevage. Expertise scientifique collective, synthèse du rapport, INRA (France), 98.

(2). M. Faure, V. Paulmier, A. De Boyer Des Roches, A. Boissy, E.M.C. Terlouw, R. Guatteo, J. Cognié, C. Courteix, D.Durand. (2015). Douleur animale. Evaluation et traitement de la douleur chez les ruminants. INRA Prod. Anim., 28 (3), 231-242

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Dans cet extrait du rapport d’expertise de l’INRA sur l’identification de la douleur animale, vous aurez le plaisir de constater que même l’INRA ne peut s’empêcher de casser du sucre sur le dos des abolitionnistes : 1. en les qualifiant de radicaux, 2. en sortant des débilités sur notre “volonté de couper tout contact avec les animaux” (100 % faux) 3. en les accusant de façon foireuse et à moitié dissimulée d’avoir recours au sophisme de l’appel à la nature.

(3). Pour faire simple, on nomme dans l’industrie agroalimentaire “minerai de viande” un mélange de chute de viande issue de la découpe de l’animal. Ce mélange est utilisé dans les préparations contenant par exemple de la viande hachée. “Le minerai de viande au coeur de la polémique